Tes mains s'effacent

Tes mains s'effacent

Le cœur bat. Seul. Mais il bat. Et surtout il bat vite. Avec fougue, avec désir, avec puissance et régularité. Il ne s’arrêtera pas, c’est promis. Je me souviens de tout. Les sensations, le fourmillement dans les membres, sous la peau, l’enchaînement des gestes, les gestes eux-mêmes. La pression de la main, lourde ou légère. C’est selon. 

 

 

Un jour il ne reste rien. 
Et rien ne va : il fait trop chaud ou trop froid, trop lourd ou trop faim. C’est trop ou pas assez et jamais comme je voudrais. Mon corps a depuis longtemps creusé une place où nul ne peut entrer. Les jours y sont neutres et la vie absente. Toute image semble vouée à y disparaître.

Tes mains effacées, seul persiste le monde alentour, lointain, ouvert aux autres, fermé à mon regard. Je ne sais pas s’il m’est devenu opaque, interdit, fermé, ou si au contraire il s’offre enfin à moi dans toute son aridité. 

J’écoute les bruits de la maison, la nature tout autour, mon corps respire, je le laisse faire. Il ne m’appartient pas. Pas de perte possible. Juste un battement. Régulier. Un souffle. Rien qu’un souffle. Je regarde les oiseaux, les écureuils qui courent sous la pluie, ont-ils froid comme moi-même j’ai froid ? Pourquoi jouent-ils sous l’eau? Comment ça sèche un écureuil ? Et d’ailleurs sont-ils deux ou est-ce un même écureuil qui apparaît presque simultanément d’un arbre à l’autre ? Je bois un café, une biche apparaît dans une tache de lumière. Elle regarde de biais. 
Allongée dans un transat, emmitouflée dans un couverture, arrive l’écureuil qui se poste sur la table devant moi. Nous nous regardons. Je fais partie du paysage.


Fracas dans les escaliers de la maison. La nuit est tombée depuis longtemps. Quelqu’un est entré. Je lui laisse le temps de repartir et je vais voir. Personne. J’attends en bas des marches. Je tends l’oreille, cherche une trace. Un chat déboule et traverse le salon. Il se jette sur une fenêtre, les pattes en étoile, il a vu la nuit au dehors. J’entends le verre vibrer. J’ouvre la porte de la cuisine, j’espère que l’air frais l’appelle. Je reste seule. La nuit s’étend.

Chaque jour la lumière passe d’un mur à l’autre. De fenêtre en fenêtre nous avons rendez-vous. Je l’attends. Je me poste à la fenêtre du salon à quinze heures trente et à quinze heures trente elle est là. Pour moi qui l’attend. Puis je passe au rendez-vous suivant, à la fenêtre suivante, à la vue sur l’arbre qui penche, à la vue sur l’arrière-cour. Parfois il y a des nuages et la lumière se fait diffuse. Mais je peux compter sur elle pour ne pas me laisser seule. Elle viendra, c’est certain. Si ce n’est pas aujourd’hui, ce sera demain.
Cet été là, je ne sors guère de la maison. Je tourne sur moi-même et je creuse profond. Je me contente du seul reflet des choses autour de moi : Une chose, mais diffractée, diluée, assourdie, presque indistincte. Plus de danger, une forme de douceur? 

Les Inuits taillent des lunettes pour supporter l’intense réverbération de la lumière sur la neige: Un os percé d’une longue fente horizontale maintenu devant les yeux par un lacet de cuir. La fente fait toute l’épaisseur de l’os coupé en deux depuis le bord jusqu’à la moelle.

Je vais poser l’appareil photo entre le monde et moi pour protéger mes yeux de la brûlure du réel. Le temps d’un été il sera mes lunettes eskimos.

Laure Samama, août 2014

 
 
GD-La-menace.gif

Exposition au Grand Garage Turenne

Exposition au Musée de l'éternelle

_15_4726.jpg
_15_4760.jpg
 

Portfolio

 

Texte critique

"Laure Samama expérimente un face à face avec elle-même durant cet été 2014 dans la maison vide de Chartres. Son corps semble creuser la solitude qui l’entoure et évoquer l’amant dont les mains s’éloignent peu à peu et qui la lui rappellent douloureusement. 
Reste le monde des objets et la lumière qui les baigne où seules les taches de soleil viennent caresser son regard ; elle y accroche ses mots aux images qui scandent le rythme des jours. L’attente est latente avec les bruits que nous n’entendrons pas, juste le silence de cette chair rose comme une biche glacée. 
Elle parcourt l’espace intérieur vaste et libre, les pièces de l’enfermement et parfois s’évade dans la végétation qui reverdit, pourtant accompagné de squelettes d’arbres. 
Laure Samama explore la poésie de l’instant nu et l’écorce ouverte dans la mousse nous rappelle qu’ici « nul ne peut entrer », à part la boîte lumineuse qui reflète sa psyché et nous renvoie au double en lévitation qui la contemple dans le miroir. Ce dernier tisse sa toile entre deux mondes barrés du sceau de la décomposition et de l’œil mort du cerf ou de ses bois abandonnés. 

On court avec elle dans cette ballade mélancolique au plus proche des surfaces et de cette photographie nous renvoie à un univers sous-jacent, ténu en instance de renaissance."

Gilles Verneret, février 2016

Gilles Verneret est directeur artistique au Bleu du ciel, photographe, enseignant.

 
Le coeur de la forêt

Le coeur de la forêt

Le temps qui passe

Le temps qui passe