Textes critiques

Pour une photographie border-line, Jean-Emmanuel Denave, 2013

Qu'est-ce qu'archéologues en herbe nous cherchions avec tant de passion dans le sable ? Quelles chimères ? Quels vestiges d'une mémoire déjà balbutiante, quels souvenirs frais ? Quels objets qui nous auraient miraculeusement délivré quel secret ? Mains, pelles, bouts de bois s'enfouissent dans la matière minérale, plongent dans le passé, creusent l'espoir d'une révélation en même temps, et dans le même mouvement, qu'ils créent des châteaux de sable, des figures imaginaires, des œuvres éphémères... Comme si, archéologues d'un monde ancien, nous allions épousseter une architecture immémoriale afin de nous donner les plans de l'avenir. 
Vue du ciel, cette parcelle de sable ressemble à une image photographique: un cadre, une surface, un grain. Mais, traditionnellement, on la considère comme surface accueillant seulement le dépôt, l'empreinte du réel. Le trou n'y est pas un passage (tout au plus, exceptionnellement, un punctum selon Roland Barthes) mais un creux, un négatif, un moulage du monde physique. L'étendue de sable comme miroir. 

Laure Samama envisage ce(s) trou(s) non plus comme un (des) creux mais comme un passage, une trouée, une percée... Le terrier d'Alice et la traversée du miroir. Un passage qui à la fois regarde vers le passé et vers le désir à venir. 
En amont, forcément, la photographe ne peut d'abord découvrir qu'une opacité: l'endroit d'où nous regardons est un point aveugle. Nous ne savons pas d'où nous regardons et les hypothèses les plus sérieuses ou les plus folles peuvent bien s'ébaucher (nous regardons depuis certaines structures héritées par socialisation selon la sociologie et l'anthropologie, depuis une scène primitive et des fantasmes originaires selon la psychanalyse, depuis le regard d'autrui selon l'Existentialisme, depuis d'autres images ou icônes selon une certaine histoire de l'art, etc.), le mystère demeure. Un rideau reste baissé. L'origine, la naissance du regard demeure aussi énigmatique que celle de la parole et de la conscience pour Samuel Beckett dans Compagnie : «A quelqu'un sur le dos dans le noir une voix égrène un passé. Question aussi par moments d'un présent et plus rarement d'un avenir. Comme par exemple, Tu finiras tel que tu es. Et dans un autre noir ou dans le même un autre. Imaginant le tout pour se tenir compagnie. Vite motus.» 

C'est en trouant alors l'image, voire la réalité, en suivant quelques sensations et associations d'idées, quelques traces de beauté, qu'alors, paradoxalement, un coin de voile pourra être levé. C'est peut-être dans la trouée de l'image que l'origine, l' «archè», viendra finalement et contre toute attente s'inscrire en négatif. Dans le cheminement même du désir «d'imager», son ressort et son origine s'inscriraient ainsi en lettres de lumière inversées. Il faut du manifeste pour que le latent se donne à «voir». Il faut créer des images pour que leur origine s'y projette en pointillés. L'ombre portée est alors tout aussi bien une ombre porteuse, un fondement. 

Méfions-nous cependant de la recherche unique et obstinée des origines, de l'enlisement menaçant parmi les ombres du passé, fussent-elles porteuses. Et soulignons dans le travail de Laure Samama l'importance du cheminement, de la dérive du désir qui, d'image en image, trace ses agencements nouveaux, «troue» de nouvelles voies et passages, des relations. Si la photographie a, par le passé, trop insisté sur son «objet» (la réalité en négatif, le temps embaumé, le « ça a été », etc.), l'écueil inverse serait de trop insister sur le sujet photographiant, ses ressorts et sa psyché enfouie. 
Retournons à notre métaphore de l'enfant qui, à la fois, creuse et bâtit, cherche, joue, crée. La photographie pourrait répondre à la définition de l'objet transitionnel de D.W. Winnicott: cet objet trouvé-créé qui à la fois relève du Moi et du Non Moi, qui dans le même temps unifie et différencie le sujet et l'objet, le «je» et le «réel». Ni narcissique, ni mélancolique, la photographie serait alors un état artistique limite, sous tension, un trait d'union créatif entre un espace (intérieur) et un autre espace (extérieur), un temps et un autre, liant le présent des sensations au passé pour éclairer, délivrer, faire éclore, tracer l'ouvert et les déchirures de l'image et du désir... 

Jean-Emmanuel Denave est journaliste et critique d'art. Il écrit pour Le petit bulletin, Télérama, ainsi que pour des galeries d'art.


Laure Samama, photographe sans artifice, Frédérique Chapuis, Télérama, août 2018.

Autodidacte, Laure Samama vise l’instant unique où la vie surgit des ténèbres.

A l’invitation de la Maison de la photographie Robert-Doisneau, trois photographes autodidactes : Angéline Leroux, Laure Pubert et Laure Samama disent chacune à leur manière (et avec un talent singulier) pourquoi l’acte photographique est devenu indispensable à leur vie. Explications de l’une d’elles, Laure Samama.

Ce que les mots ne savent plus décrire

Cette architecte de métier ne pratique la photo que depuis quelques années. « Ma première expérience était dans le laboratoire du collège, avec des images qui apparaissent mystérieusement dans des bacs de chimie sous la lumière inactinique », explique-t-elle. Plus tard, après un passage à vide dans sa vie, elle prend un appareil pour traduire son désarroi. Ses images lui servent alors à dire ce que ses mots ne savent plus décrire. Le regard qu’elle va porter sur la nature par l’intermédiaire de son appareil va redonner du sens et de la profondeur à son existence. Autant que sa rencontre avec Malou Loiselune non-voyante : « J’ai compris que si elle était capable de lire dans le blanc des pages avec le bout de ses doigts, je serai à mon tour capable de lire les signes de la lumière dans les paysages. »

Lors de ses prises de vue, elle ne déplace rien, n’ajoute rien, n’utilise aucun éclairage artificiel, mais attend juste la bonne lumière. Un bouquet et son ombre, un cygne la tête repliée sous son aile, une main qui retient des herbes sèches… : autant d’émotions fugitives, d’événements modestes, que Laure parvient à figer sur le papier. A propos du visuel qui a donné son titre à sa série et à l’exposition « Trouer l’opacité », elle dit : « L’image des arbres découpés par la lumière est apparue un matin à la faveur d’une trouée de soleil dans la forêt. J’ai fait une dizaine de photos pour être sûre d’avoir la bonne, puis la lumière a changé. Je savais qu’il s’agissait d’un moment unique. »


Michael Houlette, extrait du catalogue d’exposition de la Maison Doisneau, Gentilly, avril 2018

Si l’enregistrement vise à tisser un lien avec l’aspect tactile et concret des choses, l’association des images cherche quant à elle à reconstruire et à redonner sens au réel : “j’ai photographié la sidération, la sortie et la fin de cet état”.

La réunion de ces différentes photographies “génèrent du bruit” souligne l’auteure. Les sujets (sans doute devrions-nous davantage parler de signaux), les textures et les variations de lumières qui composent les images de Laure Samama, l’organisation même de ces images, génèrent une sorte de discours, comme une suite de pensées. La photographie ici n’est pas ce miroir entendu de la réalité, elle est davantage une chambre d’écho de sensations enfouies. Elle est un indice d’une résonance intérieure avec le monde, un passage pour une possible et fragile source d’émerveillement.

Michael Houlette est directeur de la Maison Doisneau.


Tes mains s’effacent, Gilles Verneret, 2015

Laure Samama expérimente un face à face avec elle-même durant cet été 2014 dans la maison vide de Chartres. Son corps semble creuser la solitude qui l’entoure et évoquer l’amant dont les mains s’éloignent peu à peu et qui la lui rappellent douloureusement. 
Reste le monde des objets et la lumière qui les baigne où seules les taches de soleil viennent caresser son regard ; elle y accroche ses mots aux images qui scandent le rythme des jours. L’attente est latente avec les bruits que nous n’entendrons pas, juste le silence de cette chair rose comme une biche glacée. 
Elle parcourt l’espace intérieur vaste et libre, les pièces de l’enfermement et parfois s’évade dans la végétation qui reverdit, pourtant accompagné de squelettes d’arbres. 
Laure Samama explore la poésie de l’instant nu et l’écorce ouverte dans la mousse nous rappelle qu’ici « nul ne peut entrer », à part la boîte lumineuse qui reflète sa psyché et nous renvoie au double en lévitation qui la contemple dans le miroir. Ce dernier tisse sa toile entre deux mondes barrés du sceau de la décomposition et de l’œil mort du cerf ou de ses bois abandonnés. On court avec elle dans cette ballade mélancolique au plus proche des surfaces et de cette photographie nous renvoie à un univers sous-jacent, ténu en instance de renaissance.

Gilles Verneret est directeur artistique à la galerie du Bleu du ciel, photographe, enseignant.


Ecrire, photographier, Laure Samama en majesté, Fabien Ribery, L’intervalle, novembre 2018

« Tes mains s’effacent, seul persiste le monde alentour, lointain, ouvert aux autres, fermé à mon regard. Je ne sais pas s’il m’est devenu opaque, interdit, fermé, ou si au contraire il s’offre enfin à moi dans toute son aridité. »

C’est une seule feuille pliée en huit comportant en son milieu une fente, comme une bouche, un appel d’air, une déchirure, une possibilité de lecture. Au verso (est-ce le recto ?), une forêt, ou un bosquet, quelques arbres blessés, des paroles muettes, énigmatiques, une calligraphie secrète. De l’autre côté un texte superbe en quatre colonnes, un titre – Tes mains s’effacent – l’identité d’un éditeur – Arnaud Bizalion – un ISBN, et un triptyque mystérieux valant héraldique : un escargot, un portrait tronqué capturé par un miroir formant médaillon, un plumage de paon – ou un fantasme végétal.
Le texte, daté de l’été 2014, évoque quatre ans plus tard un amour qui s’estompe, perdu, disparu, des gestes reçus désormais évaporés, s’éloignant, s’oubliant. Une femme exprime son désarroi. Elle devient paysage, écureuil, biche, oiseau, chat. Elle ne bouge plus alors que la nuit gagne la pièce où elle travaille, puis la maison entière.
Que faire de la mélancolie ?

« Je vais poser l’appareil photo ente le monde et moi pour protéger mes yeux de la brûlure du réel. Le temps d’un été il sera mes lunettes eskimos. » (lire Tes mains s’effacent pour découvrir la façon dont les fabriquent les Inuits).

Pour le plaisir de continuer à lire Laure Samama, le lecteur peut tenter de se procurer rapidement (200 exemplaires numérotés seulement) le deuxième numéro de la très élégante revue de littérature érotique Spasme – mention spéciale pour les dessins très fins illustrant cet opuscule, notamment ceux du dénommé Machine Libre.
Son texte s’intitule cette fois Les seins blancs, il est charmant. C’est l’histoire de deux amies, des gémissements d’un homme, d’une danse un soir de Nouvel An, et d’une poitrine nue. Les mains se posent, s’impriment sur la chair, se font audacieuses.
« Elle a posé ses mains sur les seins blancs, elle a touché du bout des doigts les tétons rose pâle. Elle a appuyé légèrement et de plus en plus fort. Enfin, elle a serré et elle les fait rouler entre le pouce et l’index, comme on fait d’une petite boule de glaise dont on veut qu’elle s’affine. Elle a joui presque instantanément, dans le temps même où elle s’arrachait à elle. »

On se retrouve le soir du 31 décembre ?


L’amour des hommes perdus, Fabien Ribéry, L’intervalle, mars 2017

En 2006 paraissait aux éditions Gallimard un livre consacré à la recherche de paix intérieure et à l’adoration mystique, La vie parfaite : Jeanne Guyon, Simone Weil, Etty Hillesum, de l’écrivain et psychanalyste Catherine Millot.En 2011 paraissait aux éditions de Minuit un livre court, effrayant, froidement brutal, Ce que j’appelle oubli, de Laurent Mauvignier, récit du tabassage à mort d’un chapardeur de bières dans un supermarché par des vigiles déchaînés. L’affaire avait eu lieu à Lyon en 2009.Aujourd’hui paraît Ce qu’on appelle aimer, de l’écrivain, photographe, architecte et enseignante, Laure Samama, récit d’une histoire d’amour de six semaines, aussi inoubliable, parfaite, que violente et douloureuse.

Une femme raconte. Le ton est presque celui d’une adolescente, c’est la voix d’une amoureuse : « Je pose mon visage dans le creux de ton cou. »
La relation est adultérine, le bel amant aux doigts de velours, aux caresses précises et puissantes, n’est pas libre, une épouse l’attend au port, pas si loin de Lyon.
Talons hauts, bas, restaurant, frôlements, vin qui coule.
Fuite, pleurs, déchirures, paroles qui tranchent : « Emmanuelle, c’est plus compliqué que tu ne crois. »

Entrecoupés d’images – ce sont des témoins, des photophores, des preuves, pour ne pas douter totalement de ce qui a été vécu – Ce qu’on appelle aimer est paradoxalement un de profundis : « Dès le premier jour j’ai photographié les vestiges de notre histoire. J’avais l’intuition qu’elle ne serait que cendres, lumières arrêtées, vêtements échoués. Nos étreintes s’arrêteraient bientôt. »

Une chaise : le premier baiser.
Un soutien-gorge sur le parquet flottant : la première étreinte.
Un squelette pendu lors d’une fête populaire : une rupture.
Il fallait tenter, au moins une fois, par le don total de soi, de conjurer la malédiction du premier homme, un salaud, un violeur.

Les chapitres sont brefs, parfois de quelques mots, des sanglots étouffés, des poèmes de rien, disant la banalité et la force troublante des amours déçues, telle une façon de se tenir debout dans l’abîme.
La couverture du livre est verte, énigmatique d’abord, offrant l’image d’une fleur ouverte, pavillon d’un phonographe valant manifeste : vous pouvez écouter ce que vous lisez.
Le désir féminin se dit en mots crus, impudiques, authentiques, troublants et légers : « Je prenais tout l’amour qu’il me donnait et je ronronnais sous sa main. Je frottais mon visage, mes fesses, mon ventre. Je soulevais mon t-shirt et mettais la peau de mon ventre contre la sienne. J’avais déboutonné très vite les boutons de sa chemise. Souvent je portais des robes pour que ses mains ne rencontrent aucun obstacle. Je déplorais que les hommes n’en portent pas. »
Plus loin : « Il fouillait dans mon corps comme on fouille une terre, une rivière, un étang. Une fois mon souffle apaisé, il reprenait. Ses doigts s’enfonçaient. Profondément. Plus rarement son sexe. Je ne savais pas exactement ce qu’il faisait. Il les faisait tourner, s’écarter, frotter. Il les ressortait pour en ajouter un de plus. Je n’étais pas sûre du corolaire entre la puissance du plaisir et le nombre de doigts introduits. »
Pouvant très bien se prêter à un travail théâtral, souhaitons que ce beau livre de plumes et de larmes saura toucher un comédien éclairé.

Aimer : offrir ce que l’on n’a pas à quelqu’un qui n’en veut pas ?


Revue de presse

Trouer l’opacité, une série photographique de Laure Samama, 9Lives magazine.

Laure Samama, photographe sans artifice, par Frédérique Chapuis, Télérama, août 2018.

Ecrire, photographier, Laure Samama en majesté, Fabien Ribery, L’intervalle, 2018.

Entrer dans la lumière, par Frédérique Chapuis, Sortir, Telerama, août 2018.

Dans le sillage du grand Doisneau, Le Parisien du 25 juillet 2018.

Imprévisibles émotions, M. Maudieu, ArtsHebdoMédias, juillet 2018.

Dans la surface de réparation du réel, par Christian Gattinoni, La Critique.org, juillet 2018.

Interview croisée avec Angéline Leroux et Laure Pubert, par Anne-Frédérique Fer, France Fine Art, juin 2018.

Entretien pour la web tv du Val de Marne, juin 2018.

L’amour des hommes perdus, Fabien Ribéry, L’intervalle, 2017.

Ce qu’on appelle aimer, Réponse Photo, n°299, février 2017.

Tes mains s’effacent, Réponse Photo, n°303, juin 2017.

Interview solo,  par Anne-Frédérique Fer, France Fine Art, 2016.